Analyse de case
Personnalité borderline
Identification
Il s’agit d’une femme de 41 ans, artiste peintre, mère de trois enfants (trois filles de 11 ans, 10 ans et 1 an), dont les deux plus vieilles n’habitent pas avec elle cette année, car elle a déménagé à la campagne et ses filles n’ont pas voulu l’accompagner. L’an prochain, ses filles retournent vivre avec elle. Elle habite avec une exconjointe car, malgré leur séparation, elles sont liées par un bail jusqu’en juillet prochain.
Attitude de la patiente durant l’entrevue
Elle collabore bien à l’entrevue, démontrant un bon contact relationnel. L’affect est présent et adéquat, mais elle demeure à une certaine distance de son vécu, racontant les événements de son histoire comme des événements distants de son vécu actuel. Sur le plan de la pensée, elle démontre une capacité d’introspection, faisant spontanément des liens entre son vécu affectif et différents moments de son histoire.
Problème actuel
Elle affirme avoir tendance à tout « bousiller » principalement dans ses relations amoureuses. Si ça va bien, alors elle brise le lien, « faire sauter la relation ». Elle dit ne pas être parvenue à dépasser une durée de deux ans dans une relation amoureuse. Elle qualifie sa relation amoureuse de « tumultueuse », car elle a peu de choses en commun avec sa conjointe. Elles n’ont pas les mêmes « visées ». Sa conjointe, ou exconjointe, est une femme de 15 ans plus âgée qu’elle, et elle est rendue à une étape de la vie différente de la sienne. Ainsi, la patiente aimerait avoir un autre enfant, mais pas sa conjointe; la patiente désire une vie sexuelle plus active, alors que sa conjointe est moins attirée par la sexualité. Elle affirme ne pas s’être arrêtée à penser à ce qu’elles avaient et n’avaient pas en commun avant de s’engager dans une relation amoureuse et de vivre ensemble. Elle aimerait avoir une relation de couple adéquate mais, pour l’instant, cela lui paraît impossible et elle conçoit que la vie l’amène présentement à vivre de façon solitaire et à s’occuper de sa famille. Elle reconnaît qu’un jour elle éprouvera un sentiment de vide et qu’elle ressentira un désir de tendresse et de sexualité. Le défi sera alors d’aller chercher cette satisfaction par une demande qui soit adéquate.
Cette difficulté à aller chercher et à accepter les manifestations d’affection s’illustre dans sa relation avec ses enfants et avec sa mère. En ce qui a trait à sa relation avec ses enfants, elle dit avoir de la difficulté à prendre l’amour qui lui est manifesté. Elle affirme que sa deuxième fille est une enfant qui s’accroche à son cou et la couvre de baisers en lui disant qu’elle l’aime. Elle réagit alors en devenant comme une « barre de bois », c’est-à-dire froide comme sa propre mère l’était aussi. Et elle enlève les bras de sa fille autour de son cou. Elle a travaillé à ne plus enlever les mains de sa fille autour de son cou et à accepter l’amour qui lui était manifesté. Elle affirme y être parvenue vis-à-vis ses enfants. Elle fige également face aux manifestations affectives de sa mère. Bien qu’elle aurait voulu une plus grande affection de sa mère lorsqu’elle était enfant, elle affirme qu’aujourd’hui encore elle est incapable d’accepter les manifestations d’affection de sa mère. Par exemple, elle fige lorsque sa mère pose ses bras autour de son cou. Elle reconnaît qu’elle a peut-être une part à jouer dans le manque d’affection reçu, disant qu’elle n’a peut-être pas pu aller chercher ce qu’elle désirait. Son frère recevait des manifestations d’affection, par exemple sa mère lui jouait dans les cheveux. Cependant, dit-elle, son frère allait audevant et demandait ce qu’il désirait, alors qu’elle, elle a tendance à attendre que l’on satisfasse ses désirs sans rien demander, ce qui la met en situation de frustration. « Je ne suis pas capable de demander : Prends-moi dans tes bras! ».
Ses difficultés relationnelles se manifestent également par le sentiment, dans certaines relations, de ne pas être à sa place, ce qui l’amène à éviter ces relations. Elle évite, entre autres, le contact relationnel en s’affairant à diverses tâches, par exemple lorsqu’elle reçoit des invités. Ceci peut se rapprocher de son sentiment de n’avoir rien à offrir dans une relation, de ne pas pouvoir intéresser quelqu’un d’autre. Par exemple, lorsqu’elle téléphone à sa mère, c’est dans le but utilitaire d’obtenir une information, mais elle ne se livre pas à sa mère, ne l’informe pas sur sa vie. Cependant, en contraste avec ce sentiment de n’avoir rien à apporter à l’autre, elle dit avoir une bonne écoute pour les autres.
Dans ses relations avec les adultes, elle affirme que lorsqu’il y a un conflit affectif, elle sombre dans des comportements extrêmes qui peuvent être de l’ordre de la tentative de suicide ou de comportements d’assuétude (alcool, drogue). Elle rapporte un événement avec sa conjointe : après avoir consulté une sexologue pour leur couple, sa conjointe lui dit dans la voiture qu’elle ne savait pas si elle s’engagerait dans cette thérapie. La patiente réagit alors impulsivement en ouvrant la portière de la voiture, alors que celle-ci roulait à 125 km/h, afin de se jeter hors de la voiture. Sa conjointe l’a empêchée de poser ce geste dont elle ne comprend pas la provenance. De même, lors d’un souper aux chandelles avec sa conjointe afin de ranimer le désir au sein de leur couple, elle sentit, en s’assoyant à table, qu’il n’y avait pas de courant affectif entre elles, « pas de connexion ». Elle demanda à sa conjointe ce qui lui ferait plaisir, et celle-ci lui répondit qu’elle aimerait se faire caresser par une plume. La patiente se sentit frustrée, car elle voulait que sa conjointe s’approche d’elle et lui dise quelque chose qui manifestait qu’elle s’intéressait à elle.
Elle se plaint également de ne pas être capable d’effectuer un travail de créativité, comme si elle n’avait plus accès à la créativité. Depuis qu’elle a cessé d’être anorexique et boulimique, elle dit ne plus avoir peint. Elle a tenté de retoucher à la peinture mais cela lui a demandé un effort incroyable.
Histoire antérieure pertinente au problème actuel
Elle affirme avoir toujours vécu sa sexualité de façon débridée, « tout croche ». Une sexualité qui semble avoir été marquée par l’aspect agressif, l’amenant à désirer vivre aujourd’hui une sexualité plus douce. À l’âge de 10 ans, elle aidait une mère qui venait de donner naissance à un enfant souffrant de fibrose kystique. Le mari de cette femme jouait avec elle et les enfants sur le divan. À un moment donné, elle a senti sa main entre ses jambes ce qui a créé une confusion à l’intérieur d’elle : c’était doux, mais c’était pas correct. Elle se sentit très mêlée. Puis, elle a eu sa première relation sexuelle à l’âge de 12 ans avec un garçon de son âge, mais dont elle dit qu’il ne l’aimait probablement pas. Ce garçon lui aurait présenté ses amis avec lesquels elle avait également des rapports sexuels. Puis, elle a pris plaisir à ces activités et toutes les fins de semaine, quand elle revenait du couvent, elle allait voir les garçons du voisinage afin d’avoir des relations sexuelles. Elle se souvient s’être également retrouvée dans le studio d’un photographe où elle se masturbait, et elle est retournée à plusieurs reprises chez ce photographe. D’une part, elle affirme que cette activité la dégoûtait, mais qu’en même temps elle y retournait toujours. Elle affirme être au prise avec la dynamique d’une personne abusée qui gèle devant tout abuseur. Elle émet comme analogie la relation du chat avec l’oiseau : le chat attire et gèle l’oiseau sur place. Elle affirme réagir devant un agresseur, d’une part, en étant « intriguée », attirée, et d’autre part, en sachant que ce n’est pas bon, qu’elle ne s’y sentira pas bien, qu’elle va s’haïr et être dégoûtée après, mais elle va quand même vers ces comportements d’abus. Elle ne sait pas pourquoi elle effectue de tels gestes, mais ne peut s’en empêcher : « Pourquoi je suis là-dedans?… Mais j’y retourne. » Elle affirme avoir eu de tels « agirs » sexuels jusqu’à la fin de sa consommation d’alcool, en 1994.
À l’âge de 19 ans, à la suite d’une agression sexuelle, elle a commencé à présenter un comportement anorexique. À cette anorexie se sont greffés des comportements boulimiques. À la suite d’une grande privation alimentaire, elle affirme qu’elle en venait à éprouver une « faim épouvantable » et qu’alors elle s’adonnait à une prise de grandes quantités d’aliments, de façon impulsive : « Quand on se permet de manger, c’est totalement déraisonné. ». Elle ne conservait en elle aucune de ces quantités d’aliments, les régurgitant par vomissement. Ce comportement boulimique l’amenait à éprouver d’importants maux de ventre, la douleur l’empêchant de marcher debout; elle se « traînait par terre », tout comme dans les périodes de consommation d’alcool et de médicaments. Elle se mettait en position fœtale afin d’apaiser la douleur. Le comportement anorexique cessait durant les périodes où elle consommait de l’alcool. L’alcool l’amenait à manger, car elle n’éprouvait pas l’effet de la nourriture dans son corps. En période d’alcoolisation elle affirme : « Je ne sentais pas toute la panique de ce que la nourriture pouvait faire dans mon corps. Quand j’ai arrêté de consommer, j’ai senti ce que ça pouvait faire de la nourriture qui entre dans un corps de façon saine. J’étais incapable. C’est là que j’ai vécu mon anorexie-boulimie de façon plus extrême ». Dans les moments de privation alimentaire, elle pouvait être des semaines sans alimentation, seulement à absorber du liquide. Elle affirme que le comportement anorexique ne correspondait pas à la recherche de la minceur, car elle aurait toujours voulu avoir un corps de femme. Elle croit plutôt qu’elle tentait de s’effacer du monde par ce comportement. Elle est descendue à 90 lb.
Elle a été dépendante de l’alcool et des drogues, étant, à une époque, elle-même revendeuse de drogue. Elle a consommé du cannabis, des champignons, de l’acide, de la mescaline et un peu de cocaïne. Elle affirme qu’elle aurait été tentée par l’héroïne à une époque, mais parce qu’elle n’avait pas de « pusher » elle n’en a pas fait l’expérience. L’héroïne, dit-elle, se serait bien installée dans sa dynamique : se piquer, partir, se détruire.
Antécédents psychiatriques
Plusieurs consultations pour des psychothérapies à cause des tentatives de suicide. Elle ne peut pas identifier la première fois qu’elle a consulté. Elle affirme qu’elle était en consommation et qu’elle a consulté probablement à cause des tentatives de suicide qui se multipliaient.
Quelques hospitalisations dont une pour soigner son anorexie et boulimie.
En 1993-1994, elle a suivi une psychothérapie privée, payée par les indemnisations d’actes criminels.
Psychothérapie de couple avec sa dernière conjointe.
Elle ne prend plus de médication actuellement, disant pouvoir gérer sa vie affective sans l’apport d’une médication : « J’ai toutes les possibilités en dedans de moi. » Elle a reçu une médication antérieurement et elle reconnaît que celle-ci lui a permis de se dégager de son anorexie et boulimie. À sa sortie de l’hôpital, où elle fut hospitalisée pour anorexie et boulimie, elle avait une médication : un antipsychotique, un anxiolytique, un antidépresseur et deux autres comprimés dont elle ne se rappelle plus la composition. Elle présente une attitude négative face à la prise de médication, répondant d’emblée à la question de la médication par « À mon grand désespoir! ». Avec la médication, elle dit ne plus avoir accès à ses émotions, se définissant comme un robot. Lorsqu’elle est sortie de l’hôpital et que sa famille lui a reflété qu’elle était, à leurs yeux, devenue une personne normale, car antérieurement sa famille la percevait comme « une bombe », elle leur a répondu « Vous ne savez pas comment je suis médicamentée », laissant entendre qu’elle n’était pas normale, car elle avait besoin d’une médication pour fonctionner. Et son attitude négative à la médication s’amplifie par le fait que la médication atténue sa créativité : « Je ne touche plus à rien lorsque je suis médicamentée ».
Histoire familiale et sociale
Elle dira que son enfance s’est déroulée dans une ambiance familiale froide. Elle n’a eu aucun contact avec son père qui ne l’a jamais serrée dans ses bras, et qui ne lui dit qu’il l’aimait qu’à l’âge de 18 ans. Dans sa relation avec sa mère, elle était très agitée, cherchant à la faire réagir constamment, mais sur un mode agressif : « Je faisais tout pour la faire damner », « J’étais une peste », « Je la mettais hors d’elle ». Elle dit avoir agi ainsi afin d’obtenir l’attention et les caresses de sa mère. Elle avait un immense besoin de tendresse et elle sentait que sa mère ne pouvait pas le satisfaire. Aujourd’hui, elle affirme que sa mère ne pouvait pas alors lui donner toute cette attention, et que ce n’est pas en fin de compte une femme froide, à bien y penser. Elle la voit d’ailleurs aujourd’hui comme une femme d’une grande patience, « une bonne personne ». Elle précise que bien que sa famille ait été froide, elle ne fut pas négligée, n’a manqué de rien.
Son père et sa mère représentent ses parents adoptifs. Ils l’ont adoptée à l’âge de 3 mois. À l’âge de 3 ans, elle a appris qu’elle était une enfant adoptée. Puis, en 1993, elle connut sa mère naturelle. Ceci est survenu au cours d’une psychothérapie qui lui avait été octroyée par l’indemnisation d’actes criminels, car lorsqu’elle a cessé de consommer de l’alcool et des drogues, il y eut des images de viol qui ont refait surface dans ses pensées et qui se présentaient par des images d’agression, de même que des images de couteaux, se voyant blesser ces hommes. Ceci l’amenait à ne plus dormir, à avoir des sueurs froides la nuit. Ces images faisaient référence à un viol subi à l’âge de 19 ans. Elle réalisa, au cours de sa psychothérapie, qu’à la suite de ce viol, elle avait commencé à présenter des comportements anorexiques et boulimiques, de l’automutilation et des tentatives de suicide répétées. Sa psychologue lui suggéra de consulter sa mère naturelle afin de connaître l’histoire de sa conception. Elle a donc rencontré sa mère naturelle qui lui a appris qu’elle avait été conçue lors d’un viol perpétré par trois hommes. Sa mère a tenté d’avorter d’elle en portant des corsets serrés. Afin que cette grossesse demeure dans l’anonymat, elle l’a terminée à Montréal. Sa mère est également l’enfant d’un viol. Elle dira que, d’une part, c’est difficile d’apprendre une telle nouvelle, se demandant comment elle avait pu porter pendant neuf mois l’enfant d’une agression, mais d’autre part, prendre connaissance de la vérité sur son histoire l’aide à s’accepter elle-même.
Elle décrit sa mère naturelle comme « bonne » et généreuse envers les autres, mais négligente envers elle-même, n’ayant pas une bonne hygiène, atteinte du diabète et ne se donnant pas une saine alimentation, habitant un endroit plus ou moins bien entretenu. Cette mère donne tout à ses enfants. Sa mère naturelle n’a pas d’antécédent psychiatrique, mais la patiente affirme qu’elle aurait besoin d’aide.
Histoire sociale et de travail
En ce qui a trait à son histoire sociale, les éléments présentés précédemment laissent entrevoir un passé parsemé de relations tumultueuses et d’une histoire de dépendance à l’alcool et aux drogues.
Sur le plan du travail, cette sphère ne semble pas avoir été très investie ni avoir toujours été adaptée socialement. Elle a, à une époque, vendu de la drogue. Elle parle de son travail comme étant celui de peintre, mais elle rapporte sa difficulté à sublimer dans une activité créatrice. Elle affirme avoir difficilement accès à la créativité, parvenant à peindre avec grande difficulté. Depuis qu’elle a cessé d’être anorexique-boulimique, elle dit ne plus avoir peint. Elle a tenté de retoucher à la peinture dernièrement, mais cela lui a demandé un effort incroyable. Elle rapporte un grand épuisement occasionné par cette tentative de travail.
Formulation psychodynamique
Les trois composantes du diagnostic structural des troubles borderline sont l’absence d’intégration de l’identité, l’utilisation de mécanismes de défense primitifs (principalement le clivage) et la conservation d’une épreuve de réalité adéquate.
L’épreuve de réalité demeure adéquate chez cette patiente. Elle peut distinguer le soi du non-soi, de même que l’origine intrapsychique des perceptions et des stimuli de leurs origines extérieures, et elle a la capacité d’évaluer d’une manière réaliste ses propres affects, son comportement et ses contenus de pensée, selon les normes sociales habituelles.
En ce qui a trait à la diffusion de l’identité, l’on remarque chez cette patiente des représentations de soi contradictoires. D’une part, elle peut se trouver des qualités, mais d’autre part, elle peut se voir de façon très négative, « se salir », comme s’il n’y avait pas de nuance entre les parties bonne et mauvaise, passant de tout l’un à tout l’autre.
La prédominance du mécanisme de défense primitif du clivage se remarque par les oscillations extrêmes entre les représentations de soi bonnes et mauvaises : « J’ai le goût très fort de mourir et j’ai le goût très intense à la vie ». Il s’agit pour elle de deux pôles où les représentations négatives, destructrices ont souvent pris la plus grande place, et elle vise à laisser « plus de place à la vie », à la partie bonne. Elle démontre sa difficulté d’accès à l’ambivalence en affirmant toute la difficulté que représente la gestion de ces deux pôles en elle, de son goût à la vie qui peut disparaître par moment et laisser place à la destructivité, voulant mourir en oubliant tous ses attachements (elle affirme en oublier ses enfants), mais en même temps elle lutte en disant ne pas vouloir mourir et rechercher l’équilibre. Le clivage s’illustre également par les extrêmes dans lesquels elle s’est toujours retrouvée (anorexie et boulimie, alcool, drogue), où il n’y a pas de juste milieu.
Le mécanisme de défense du déni, chez les patients borderline, est principalement au service du clivage : il y a deux champs de conscience affectivement indépendants. En reprenant les éléments du paragraphe précédent, l’on peut affirmer qu’elle dénie ses liens d’attachement lorsqu’elle est submergée par l’idée de mourir.
Le mécanisme de défense de l’idéalisation où les objets externes sont qualifiés comme tout bons ou tout mauvais se présente peu sous la forme « tout bon », ne serait-ce qu’envers sa mère naturelle décrite comme « bonne » et généreuse envers les autres, mais négligente envers elle-même, n’ayant pas une bonne hygiène, atteinte du diabète mais ne se donnant pas une saine alimentation, et habitant un endroit plus ou moins bien entretenu. Cette mère donne tout à ses enfants. Le qualificatif « tout mauvais » apparaît dans la description de l’ambiance familiale, une père absent affectivement et une mère froide.
Le mécanisme de défense de dévalorisation est omniprésent. Elle sent qu’elle n’a rien à offrir dans une relation et qu’elle n’est pas intéressante. Elle tend à une représentation négative d’elle-même. Par exemple, à la question de se définir elle-même, elle débute par un commentaire marqué par la négation : « Je vais essayer de ne pas parler de façon négative ». Cette faible estime d’elle-même peut s’associer à ses comportements sexuels. Par exemple, elle affirme que le photographe lui a fait perdre son estime d’elle-même. Elle ne se respectait pas.
Le mécanisme de défense de l’identification projective, où l’on attribue à l’autre une impulsion refoulée, peut s’illustrer par les propos qu’elle tient de sa mère, la disant d’une froideur affective, alors que c’est en partie elle qui demeurait froide. Elle affirme figer lorsque sa mère pose ses bras autour de son cou et n’avoir jamais demandé ou manifesté un besoin d’affection.
La patiente rapporte également des états de dissociation où elle passe d’un état à un autre sans lien entre eux. Par exemple, lorsque sa conjointe lui dit dans la voiture qu’elle ne sait pas si elle va s’engager dans une thérapie de couple, la patiente ouvre la portière de la voiture afin de se jeter dessous. La patiente ne comprend pas la provenance de ce geste et si sa conjointe ne l’avait pas retenue, elle aurait sauté. Ses états de dissociation se rapportent également à ses « agirs » sexuels, où elle ne sait pas pourquoi elle s’est retrouvée à se masturber dans le studio d’un photographe qu’elle alla voir à quelques reprises.
Par ailleurs, dans son rapport à l’objet, elle semble au prise avec une avidité destructrice, l’amenant à détruire ce qu’elle désire recevoir, le bon qui lui est offert. D’ailleurs, elle associe son comportement de tout « bousiller » au fait de « toucher à quelque chose de beau, et ce n’est pas pour nous ». De même, elle ne peut avoir accès aux bons objets en elle que par leur destruction. Elle ne parvenait à exploiter son talent d’artiste peintre que lorsqu’elle était en consommation d’alcool. En étant sobre, elle se sent incapable de peindre. Elle est présente pour les autres, mais ne peut rien prendre des autres pour elle-même. Dans la description qu’elle fait d’elle-même, elle met l’accent sur le fait qu’elle a une bonne écoute et un bon accueil. Cette incapacité d’incorporer le bon objet se remarque dans son discours sur son comportement anorexique. L’alcool l’amenait à manger, car elle n’éprouvait pas l’effet de la nourriture dans son corps. En période d’alcoolisation, elle affirme : « Je ne sentais pas toute la panique de ce que la nourriture pouvait faire dans mon corps. Quand j’ai arrêté de consommer, j’ai senti ce que ça pouvait faire de la nourriture qui entre dans un corps de façon saine. J’étais incapable. C’est là que j’ai vécu mon anorexie-boulimie de façon plus extrême. » Elle associe la nourriture à « la vie », affirmant que c’est ce côté vivant qu’elle ne peut pas accepter, prendre.
Ce caractère unidirectionnel des relations où elle peut être au service de l’autre, mais ne peut rien demander, ni accepter pour elle-même, laisse entendre un défaut de fonctionnement dans l’aire transitionnelle. Le « faux self » prédomine par la soumission à l’environnement, et elle ne peut se permettre d’exprimer son « vrai self ». Ses difficultés à exploiter sa créativité seraient peut-être associées à ce défaut de fonctionnement dans l’aire transitionnelle, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de jeu possible entre son monde interne et le monde externe, entre ses fantasmes et la réalité.
L’angoisse de séparation se manifeste par sa sensibilité à la présence ou à l’absence de l’autre. Toute séparation est vécue comme un abandon douloureux la conduisant à des tentatives de suicide. Ainsi, elle semble plus préoccupée par la présence ou par l’absence de l’autre que par le plaisir ou déplaisir que l’autre peut apporter. Elle affirme ne pas s’être arrêtée à penser à ce qu’elle avait et n’avait pas en commun avec sa conjointe, avant de s’engager dans une relation amoureuse et de vivre ensemble. Elle affirme ne pas s’être questionnée à savoir s’il s’agissait d’une bonne chose de vivre avec sa conjointe, avant d’emménager avec elle. Elle pense que leur relation n’aurait peut-être pas été aussi tumultueuse si elles n’avaient pas habité ensemble. Peut-être est-ce un indice d’une difficulté à établir une juste distance dans ses relations. Ces dernières pouvant toujours être vécues de trop près ou de trop loin, la patiente vivait entre une angoisse de séparation et une angoisse de persécution, oscillant constamment entre les deux.
L’axe masochiste est également organisateur de son fonctionnement psychique. Les automutilations lui permettent de raffermir la limite entre le dedans et le dehors, de contenir ce qu’elle vit. Elle affirme que le fait de se blesser de façon à éprouver de la douleur lui permet de « revenir à elle » lorsqu’elle se sent dans un état second, qu’elle ne se sent pas être elle-même.
Sur le plan des identifications, il semble y avoir une identification inconsciente à sa mère biologique. Comme elle, elle se néglige, et porte toute son attention vers l’autre, en étant à l’écoute de l’autre.
Son fonctionnement psychique semble régi par le principe de désespoir : sentiment de n’avoir rien à offrir dans une relation, de ne pas pouvoir intéresser quelqu’un d’autre.
Si l’on observe son fonctionnement psychique d’un point de vue génétique, c’est-à-dire en établissant des liens entre son fonctionnement actuel et des éléments de son histoire, voire que son fonctionnement psychique est le résultat de fixations à certaines étapes de son développement, nous pouvons affirmer qu’elle est l’enfant d’un viol, né dans l’abandon : sans père, abandonnée par sa mère. La patiente associe elle-même son sentiment de rejet à l’histoire de sa naissance où sa mère biologique ne l’a jamais désirée, voire elle a tenté de mettre un terme à sa grossesse. Et elle reconnaît avoir peut-être transposé cela dans sa famille adoptive. Elle associe l’acte d’adoption à l’amour et remet en question que son sentiment d’abandon soit imputable à sa relation envers ses parents adoptifs, et envisage qu’elle a pu transposer une angoisse d’abandon au sein de sa relation à ses parents adoptifs. Elle a été une enfant difficile, cherchant à obtenir l’affection de sa mère. Mais le vide affectif a perduré et elle a tenté de soigner ce vide par des dépendances (alcool, drogue). N’ayant pas appris à combler ce manque d’affection, ni à demander ce qu’elle désire et à le prendre, elle ira chercher l’amour de façon inadéquate par une sexualité débridée. Puis, est survenue une agression sexuelle et l’anorexie-boulimie est peut-être venue comme façon de s’affranchir de son corps qui la fait souffrir. D’une part, ne plus rien sentir en se « gelant » et en cessant de manger, puis, sentir son corps par des automutilations.
Le diagnostic
La patiente rencontre les neuf (9) critères du DSM-IV d’une personnalité borderline.
- Efforts effrénés pour éviter les abandons réels ou imaginés.
N’a jamais pu mettre fin à une relation, c’est toujours l’autre qui l’abandonne. - Mode de relations interpersonnelles instables et intenses caractérisées par l’alternance entre des positions extrêmes d’idéalisation excessive et de dévalorisation :
- elle s’autodévalorise avec insistance, principalement lorsqu’elle ne se sent pas aimée;
- elle qualifie sa relation amoureuse de tumultueuse, quittant tout pour sa conjointe pour finalement se rendre compte qu’elles ont peu de choses en commun.
- Perturbation de l’identité; instabilité marquée et persistante de l’image ou de la notion de soi :
- elle voit deux pôles en elle, l’un empreint de qualités, voulant vivre, l’autre ayant une attitude négative et voulant mourir.
- Impulsivité dans au moins deux domaines potentiellement dommageables pour le sujet :
- sexualité impulsive, débridée, attirée par des agresseurs;
- alcoolisme et toxicomanie.
- Répétition de comportements, de gestes ou de menaces suicidaires, ou d’automutilations :
- automutilation (s’ouvrir les poignets, se blesser physiquement);
- tentatives de suicide à chacune de ses ruptures amoureuses.
- Instabilité affective due à une réactivité marquée de l’humeur :
- elle se dit portée à réagir de façon extrême lorsque ses émotions sont sollicitées.
- Sentiments chroniques de vide :
- elle laisse entendre que lorsqu’elle se retrouve seule, il y a un vide.
- Colères intenses et inappropriées ou difficulté à contrôler sa colère :
- colère contre sa conjointe.
- Survenue transitoire dans des situations de stress d’une idéation persécutrice ou de symptômes dissociatifs sévères :
- il lui arrive de sentir qu’elle n’est pas dans son corps, qu’elle n’est pas en contact avec les gens, ni avec l’espace autour d’elle. Elle se dit dans un état second, dit ne pas être elle-même. Elle ne se sent pas physiquement, ce qui l’amène à se blesser afin de se sentir.
Diagnostic différentiel
On note de l’autodestruction, des ruptures violentes dans les relations proches et des sentiments permanents de vide profond et de solitude contrairement à la personnalité histrionique; pas d’idées persécutrices ni d’hallucination auditive. Elle précise ne pas être préoccupée par la télépathie, ne pas croire qu’elle a un sixième sens, ni penser à des thèmes telle la réincarnation (schizotypique); l’absence relative de stabilité de l’image de soi et la présence d’autodestruction (narcissique et paranoïaque); l’absence de comportement manipulateur motivé par le pouvoir, le profit (antisociale); pas de réaction à l’abandon par une soumission croissante et la recherche de relation de substitution (dépendante), aucun effet direct d’une affection médicale ni de soucis concernant l’identité liés à une phase du développement.
Axe I : Anorexie mentale avec crise de boulimie en rémission, abstinence d’une dépendance à l’alcool et aux drogues depuis 1994.
Axe II : Personnalité borderline.
Axe III : Nil
Axe IV : Elle vit présentement une séparation amoureuse.
Axe V : 50.

